Insigne de reconnaissance

L’humble André Salvat, héros de la Libération mort le 9 février, était grand officier de la Légion d’honneur, mais n’est jamais devenu grand-croix, à la différence de certains « usurpateurs ». Son authentique héroïsme méritait bien un petit « In memoriam ».

LE MONDE |   • Mis à jour le  | Par  Benoît Hopquin

La légion d’honneur.

 

André Salvat est mort jeudi dernier à Perpignan. Pipe cassée, chandelle mouchée, à l’âge méritoire de 96 ans. A bout de souffle, à bout de vie, à bout d’envie, sans doute, il s’est éteint comme on s’esquive, sur la pointe des pieds. André Salvat ? Ne cherchez pas. Un inconnu, un anonyme, défunt d’entre les défunts. Un simple acte de décès parmi tant d’autres, en cette date du 9 février 2017.

Quelle injustice ! Le vieil homme, le vieux soldat parti sans tambour ni trompette, avait œuvré plus que son dû pour ce pays indifférent. Avant de mettre l’arme au pied, au repos pour de bon, pour de vrai, avant de s’en revenir mourir en une dernière fidélité dans ces Pyrénées-Orientales qui l’avaient vu naître, le baroudeur avait été de bien des champs de bataille de nos livres d’histoire. Parmi les premiers à rejoindre les rangs gaullistes dès 1940, il avait participé en juin 1942 à la défense de Bir Hakeim, ce puits tari du désert libyen, où la France retrouva un peu de son honneur perdu dans la débâcle.

L’humble André Salvat y était, comme il fut ensuite de la libération de l’Italie, puis de la France. Trois fois blessé, trois fois retournant au feu. Généreux de sa peau mais avare de commentaires, ce bougre de brave. Contacté il y a quelques années pour nous raconter ses souvenirs, il n’avait pas donné suite et on lui en veut toujours de cet excès de modestie. Il n’avait accordé qu’un rare entretien au journal régional, L’Indépendant, où il se marrait de ses exploits et de ses cicatrices.

Comme sa pudeur va nous manquer, en ces temps où une autre campagne belliqueuse, guerrière à souhait, celle de la présidentielle, tonne du canon des vanités. Son silencieux abandon de poste, cette discrète fuite devant un incoercible ennemi survient alors que l’actualité résonne d’un tintamarre de trafic d’influence et d’un douteux cliquetis de médailles indues. Des médailles, tiens, André Salvat en laisse un paquet, batterie de cuisine qu’il n’avait pas volée. Il était compagnon de la Libération, ce qui signe assez bien la bravoure. Il était également grand officier de la Légion d’honneur. Et ça, hélas, ça ne veut plus forcément dire grand-chose, si on en croit les nouvelles du front politique.

Trafics de breloques

A preuve, cette énième polémique épinglée au revers de l’institution. En 2010, Marc Ladreit de Lacharrière a été élevé sur recommandation du premier ministre d’alors, François Fillon, à la dignité de grand-croix. Soit…le rang le plus élevé de la Légion d’honneur, celui qu’André Salvat n’est jamais parvenu à atteindre, malgré ses faits d’armes et son exemplaire longévité. Depuis qu’il a été admis chevalier en 1986, gouvernement après gouvernement, élévation rapide après promotion express, l’homme d’affaires aura gravi au pas de charge tous les échelons jusqu’à ce pinacle.

Mais, bon, un capitaine d’industrie, combattant de la prospérité nationale, qui monte courageusement à la tranchée économique, sous la mitraille de la mondialisation, mérite bien que sa bravoure soit saluée. Des esprits manifestement jaloux soupçonnent pourtant l’entourloupe, le revers à la médaille. Ces aigris subodorent un rapport avec le très décent salaire que Penelope Fillon a obtenu deux ans plus tard de la Revue des deux mondes, qui se trouve être la propriété de l’influent récipiendaire. Serait-on dans le trop connu  » Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné  » ? Y a-t-il un quelconque lien entre une médaille accrochée et un emploi décroché ? Comment le croire ?

Le passé de l’institution comporte pourtant des déshonneurs en légion. Des passe-droits, des usurpations qui mirent le rouge au front d’hommes politiques en même temps qu’à la boutonnière de notables serviles, de parvenus argentés, de tyrans sanguinaires, d’escrocs patentés ou de chanteurs à midinettes. Si la médaille fut décernée sous forme d’une bague à un pigeon nommé Vaillant qui s’illustra en 1916 pendant la bataille de Verdun, elle échut aussi à d’autres drôles d’oiseaux. Depuis 1802 et la naissance de l’ordre, la chancellerie a été plus souvent qu’à son tour fabrique nationale de remerciements, voire station-service (rendu).

Incidemment, ces trafics de breloques, ces scandales de pacotille ont toujours été un thermomètre assez pertinent du niveau d’honnêteté de notre République et de notre démocratie.

S’il a suscité tant de bons mots et d’allusions cruelles, c’est qu’il crée bien des envies, cet insigne de reconnaissance. Le refuser est une marque d’immodestie, prétendait Flaubert. Chaque année, il fait trois mille heureux bénéficiaires, et moi, et moi, et moi ! Chaque promotion est une auberge espagnole qui permet d’étranges voisinages. En 2010, la même année que Marc Ladreit de Lacharrière, le résistant Raymond Aubrac était honoré de la même grand-croix. La même, vraiment ? Quand on l’avait alors rencontré, à la même époque, Aubrac se plaignait du coût exorbitant de l’objet, qu’il devait assumer, mais lui voyait un mérite : amadouer la maréchaussée en cas de contrôle routier…

Son créateur, Napoléon, avait tout dit sur l’intérêt du  » hochet « . La flatterie en général, la Légion d’honneur en particulier, reste un commerce d’un bon rapport. On ne dira jamais assez les économies non négligeables qu’elle permet, les troubles civils et militaires qu’elle évite, la paix sociale et internationale qu’elle achète, tous les affidés, obligés, commensaux qu’on s’offre ou qu’on récompense à vil prix. Pour apaiser les esprits, une cravate de commandeur coûtera toujours moins cher qu’une ceinture de CRS, qu’un cordon de militaires ou qu’une bretelle d’autoroute. Et on sait quelques rosettes à un revers qui ont facilité les retournements de veste.

Alors, dans cette foire aux vanités, ce grand marchandage au poids de l’argent, de l’or ou du -vermeil, il y a aussi quelques André Salvat en leur authentique -héroïsme. Il méritait bien ce petit In memoriam, ce  » Souviens-toi, passant « . Manière de le distinguer, en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés.

 

Benoît Hopquin

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